La disjonction narrative et la notion de libre arbitre dans l’adaptation numérique de «Jacques le fataliste» de Jonathan Lessard

À noter que les mots en caractères gras se réfèrent au lexique en bas de page.

L’œuvre de Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître[1]est un roman qui se réapproprie les structures narratives classiques. D’aucuns s’intéressant à la narratologie y repéreront avec quelle espièglerie Diderot se joue des conventions pour créer une œuvre à la narration tortueuse, mais foisonnante d’exemples théoriques. Jonathan Lessard, professeur en design de jeux à l’Université Concordia[2], s’est donné un défi de taille : adapter le roman de Diderot pour en faire une application mobile. Nous pouvons par conséquent nous demander quelles stratégies emploie Lessard pour se réapproprier Jacques le fataliste et son maître sur le plan narratif et de quelle manière il tente de restituer la richesse narrative de l’œuvre originale. Dans la continuité de ces questionnements, nous postulons que la notion de libre arbitre qu’intègre Jonathan Lessard à son adaptation numérique de Jacques le fataliste permet de modifier le fil narratif tortueux de l’œuvre de Diderot pour façonner de nouvelles arborescences narratives. Notre analyse se divisera en deux temps : d’abord, nous illustrerons en quoi l’hypertextualité narrative présente dans l’adaptation de Lessard cause la disjonction du récit de Diderot ; par la suite, nous déterminerons en quoi la notion de choix permet la naissance de nouvelles arborescences narratives.

La disjonction du récit par l’hypertextualité narrative

Avant de nous attarder à la notion de libre arbitre qu’intègre Lessard dans son adaptation de Jacques le fataliste, nous devons analyser au préalable les choix proposés au lecteur sur le plan formel, c’est-à-dire relativement aux hyperliens. De prime abord, afin de cerner avec justesse les répercussions de ces liens dans l’application de Lessard, définissons ce qu’est l’hypertextualité et son rôle sur le plan narratif. Comme l’affirme Jean Clément dans l’Hypertexte et fiction : une affaire de liens[3]l’hypertextualité narrative est « indissolublement une technologie à la fois intellectuelle et énonciative qui rompt avec la linéarité du discours, introduit des ruptures, produit du désordre et du jeu dans les activités d’écriture et de lecture[4] ». Nous pouvons ainsi retenir que l’hypertextualité narrative cause la disjonction d’un récit, notamment en ce qui concerne l’application de Lessard, où les hyperliens qu’emprunte le lecteur brisent la linéarité (déjà tortueuse) du roman de Diderot pour façonner de nouvelles tangentes sur le plan narratif. Clément souligne d’ailleurs que la disjonction de la narration est la « “marque de fabrique” de l’hypertexte narratif [5] ». Dès lors, en ce qui a trait à la narration, Clément distingue deux types de liens :

« Dans l’hypertexte de fiction, la fonction essentielle du lien est de produire des effets narratifs. Pour pouvoir les identifier, il faut d’abord distinguer entre deux grandes familles : les liens-bifurcation et les liens-incises. Les premiers construisent des parcours, ils sont unidirectionnels (on quitte un fragment pour un autre) ; les seconds retardent la narration par des digressions, ils sont bidirectionnels (on fait un aller-retour)[6] »

À la lumière de cette catégorisation des liens par Clément, nous pouvons affirmer que l’adaptation de Lessard contient des liens-bifurcation et des liens-incises. En effet, le lecteur n’a pas toujours un choix à faire. Parfois, une seule option lui est offerte, ce qui l’oblige à emprunter une direction unilatérale. Par exemple, l’hyperlien affiche « … [7] » comme seule indication, synonyme de l’appellation « suivant ». Ces liens, soit des liens-bifurcation, permettent de faire avancer l’histoire dans une direction précise alors que les liens-incises contraignent le lecteur à dévier de son parcours initial. Ce sont ces derniers qui causent à la disjonction du récit. Cependant, si nous poursuivons notre analyse sur le plan formel, nous remarquons que les choix proposés au lecteur dans le cadre de l’application de Lessard manquent d’efficacité sémantique. En effet, les liens hypertextuels peuvent parfois être trompeurs ou mener le lecteur dans une mauvaise direction, entrant en conflit avec sa décision initiale. Par exemple, lorsque Jacques mentionne sa blessure au genou, le lecteur se fait proposer deux choix, soit « L’histoire » et « C’est écrit »[8]. Ces deux indications apportent très peu d’informations au lecteur pour que celui-ci procède à un choix éclairé et lucide. Ainsi, cette lacune permet de mettre en lumière l’importance de la clarté textuelle d’un hyperlien, puisque cette limpidité est déterminante pour l’accompagnement du lecteur dans sa prise de décision. En ce sens, Clément affirme que « le lien hypertextuel se prête mal à l’articulation explicitée de ses fragments[9] », c’est-à-dire que les choix proposés au lecteur sous forme d’hyperliens ne peuvent que synthétiser en un mot ou deux toute la matière qu’ils recèlent. En rapport avec les choix offerts au lecteur, abordons à présent la notion de libre arbitre et son importance dans la création de nouvelles arborescences narratives.

Le « … » comme exemple de lien-bifurcation (© Jonathan Lessard)

La notion de libre arbitre : source de nouvelles arborescences narratives

Nous venons d’analyser en quoi l’hypertextualité narrative permet la disjonction du récit sans toutefois examiner la notion de libre arbitre qu’intègre Lessard à l’application. Voyons dès lors en quoi la possibilité du lecteur d’effectuer des choix donne lieu à de nouvelles arborescences narratives. Pour ce faire, nous expliquerons ce qu’est un choix significatif dans un livre-jeu à l’aide des critères de Brice Morrison et en quoi ces derniers influencent le récit de Diderot adapté par Lessard. Morrison explique qu’un choix significatif doit posséder un caractère manifeste, des conséquences en matière de jouabilité, des rappels dans la narration et un caractère permanent[10]. Autrement dit, Morrison « insiste sur la visibilité du choix : il faut que le joueur soit conscient d’être arrivé à une disjonction dans l’histoire, dont la suite va dépendre de sa décision[11] ». À titre d’exemple, au cours du récit, le joueur peut être amené à choisir entre deux bifurcations précises, soit « Le cabaretier ? » ou « Un grand mot »[12]. Le choix du lecteur n’influencera pas grandement l’arborescence narrative dans l’immédiat puisque l’énoncé qu’il aura ignoré au préalable lui sera proposé subséquemment. Cependant, le joueur peut décider d’ignorer un même choix au profit d’un autre et ne jamais emprunter un chemin maintes fois proposé par le jeu, et ce, jusqu’à ce que ce l’action ignorée lui soit imposée, ce qui n’est toutefois pas systématique. Du reste, comme l’illustre Patrick Moran dans son article « Mise en scène du choix et narrativité expérientielle dans les jeux vidéo et les livres dont vous êtes le héros[13] », « accorder un poids narratif majeur à la décision du joueur oblige à orienter toute l’arborescence subséquente à l’aune de ce choix[14] ». Les actions que pose le joueur contribuent ce faisant à l’élaboration de nouvelles arborescences narratives et ajoutent ainsi au sentiment d’immersion, d’autant plus qu’il incarne le maître de Jacques, n’étant pas simplement associé à un narrataire comme le fait Diderot dans l’œuvre originale. Dans l’adaptation de Lessard, le lecteur est donc impliqué au sein du récit, plus précisément dans la dialectique sinueuse entre lui-même et Jacques. Ainsi, cette dialectique nourrie par les choix du joueur amène celui-ci à constater que plusieurs fins sont possibles, ce qui rappelle les critères du « caractère permanent » et des « conséquences en termes de jouabilité » de Morrison mentionnés ci-haut. Moran évoque d’ailleurs le concept d’ « ancrage expérientiel[15] » pour illustrer l’idée d’immersion du lecteur dans un livre-jeu. En somme, le libre arbitre du joueur lui permet de faire des choix qui influenceront le cours du récit, même si « l’arborescence se [déploie] à partir d’un tronc relativement marqué [et que] les branches narratives [finiront] souvent par revenir au fil narratif principal[16] ». Dans le contexte de l’adaptation de Lessard, le « tronc marqué », soit le noyau narratif central, concerne la discussion qui relève des amours de Jacques, allant et venant au gré de ce dernier, mais surtout au gré du lecteur qui interagit avec lui.

Exemple d’un manque d’efficacité sémantique (© Jonathan Lessard)

Conclusion

En définitive, nous concluons que la notion de libre arbitre qu’intègre Jonathan Lessard à son adaptation de Jacques le fataliste permet de créer de nouvelles arborescences narratives, notamment à l’aide de la disjonction du récit qu’autorise l’hypertextualité narrative. Les stratégies de Lessard pour adapter l’œuvre de Diderot sur une application mobile sont nombreuses et nous n’avons couvert que la dimension narratologique. Nous aurions aussi pu analyser l’adaptation de Lessard sur le plan ludique, en nous demandant si sa version de Jacques le fataliste possède les caractéristiques d’une œuvre hypermédiatique.


[1] Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître, présenté par Barbara K.-Toumarkine Paris, Flammarion, 2012, 355 p.

[2] Maxime Johnson, « Clavarder avec les personnages de Diderot », L’actualité (16 juillet 2019), https://lactualite.com/techno/clavarder-avec-les-personnages-de-diderot/ (Site consulté le 12 mars 2021).

[3] Jean Clément, « Hypertexte et fiction : une affaire de liens », dans Jean-Michel Salaün et Christian Vandendorpe, [dir.], Les défis de la publication sur le Web : hyperlectures, cybertextes et métaéditions, 2004, 11 p. https://manualzz.com/doc/5048178/-hypertexte-et-fiction–une-affaire-de-liens—in-sala%C3%BCn–j. (Site consulté le 11 mars 2021).

[4] Ibid., p. 2.

[5] Ibid., p. 4.

[6] Ibid., p. 7.

[7] Jonathan Lessard. Jacques le fataliste (iOS version 9.0), 2019 [Logiciel], https://www.jonathanlessard.net/?p=280 (Site consulté le 12 mars 2021).

[8] Id.

[9] Jean Clément, « Hypertexte et fiction : une affaire de liens », art. cit., p. 4.

[10] Patrick Moran, « Mise en scène du choix et narrativité expérientielle dans les jeux vidéo et les livres dont vous êtes le héros » dans OpenEdition Journals https://journals-openedition-org.acces.bibl.ulaval.ca/sdj/1010#ftn3 (Site consulté le 12 mars 2021).

[11] Id.

[12] Jonathan Lessard. Jacques le fatalisteop. cit.

[13] Patrick Moran, art. cit.

[14] Id.

[15] Id.

[16] Id.

LEXIQUE

Pour les définitions, nous nous référons à celles de l’Office québécois de la langue française.

Arborescence n.f.

Système de classification informatique se présentant sous forme de ramifications à partir d’un tronc commun (OQLF). 

Disjonction n.f.

Formule logique composée dont les éléments sont liés par le connecteur OU et qui permet d’exprimer qu’au moins une parmi deux affirmations est vraie, sans dire laquelle (OQLF).  

Hypertexte n.m.

Système de présentation de l’information reposant sur des liens hypertextes qui permettent de passer d’un document à un autre, notamment afin de contextualiser ou de définir certains éléments d’un texte (OQLF).  

Hyperlien n.m.

Lien activable reliant des données textuelles ou multimédias, qui renvoie directement, en un clic, vers un autre élément de la page consultée, une autre page ou un autre site Web (OQLF).  

Hypermédia n.m.

Système de présentation de l’information reposant sur des hyperliens qui permettent de passer d’un document multimédia à un autre.  

Sémantique n.f.

Ensemble des relations entre les caractères, ou groupes de caractères, et leur signification, indépendamment de la façon de les employer ou de les interpréter (OQLF).  

BIBLIOGRAPHIE

CLÉMENT, Jean, « Hypertexte et fiction : une affaire de liens », dans Jean-Michel Salaün et Christian Vandendorpe, [dir.], Les défis de la publication sur le Web : hyperlectures, cybertextes et métaéditions, 2004, 11 p. https://manualzz.com/doc/5048178/-hypertexte-et-fiction–une-affaire-de-liens—in-sala%C3%BCn–j. (Site consulté le 11 mars 2021).

DIDEROT, Denis, Jacques le fataliste et son maître, présenté par Barbara K.-Toumarkine Paris, Flammarion, 2012, 355 p.

JOHNSON, Maxime, « Clavarder avec les personnages de Diderot », L’actualité (16 juillet 2019),https://lactualite.com/techno/clavarder-avec-les-personnages-de-diderot/ (Site consulté le 12 mars 2021).

LESSARD, Jonathan. Jacques le fataliste (iOS version 9.0), 2019 [Logiciel], https://www.jonathanlessard.net/?p=280(Site consulté le 12 mars 2021).

MAILHOT Laurent et NEPVEU Pierre, La poésie québécoise. Des origines à nos jours, Montréal, Éditions TYPO, 2007, 755 p.

MORAN, Patrick, « Mise en scène du choix et narrativité expérientielle dans les jeux vidéo et les livres dont vous êtes le héros » dans OpenEdition Journals https://journals-openedition-org.acces.bibl.ulaval.ca/sdj/1010#ftn3 (Site consulté le 12 mars 2021).

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